Dessin - Copyright - Yann Lemeux - la cordée

Dessin - Copyright - Yann Lemeux - la cordée

Le vent, la neige en cristaux de glace, le brouillard, la corde, le guide, moi, mon pote, la montagne …. C’est ma première ascension d’un glacier dont le sommet culmine à plus de 4000 m … Mon pote m’a dit « j’ai réservé pour un autre, il s’est blessé, il ne peut pas, tu viens avec nous ? » … j’ai dit « oui » sans réfléchir, juste parce que ça ne pouvait pas être autrement que « oui » … après j’ai flippé un peu mais bon, j’ai dit « oui » …

La vie c'est de la folie mais c'est ça la vie

Sur le glacier, dans le brouillard, le vent, la neige ; je me dis que je ça y est, je suis fou, c’est ça être fou : on est partis à 4 heures du matin avec mon meilleur ami, un guide que je ne connais pas, deux heures de routes, la Suisse, une bière, la nuit en refuge, le réveil à trois heures le matin, le départ à la frontale, piolet et crampons attachés au sac à dos et le glacier là-haut qui nous attend, le rire goguenard,  les arrêtes rocheuses, les séracs, les avalanches, le brouillard persistant, les risques d’orage, les crevasses, les souvenirs de mes lectures de Roger Frizon-Roche, la nuit, le vent, les nuages : ça doit être ça être fou.

Être dans la vie, c’est marcher insensément et intensément vers un but inconnu, qu’on ne peut pas connaître avant de l’avoir atteint et c'est marcher quand même, même dans le vide. Avant, ce but inconnu n’est que fantasmes, appréhension ou inconscience du danger, insensibilité au risque de tomber, de perdre la vie pour de vrai : mourir en vrai.

C’est ça être ça être fou : c’est vivre, c’est la vie qui est folie. C’est risqué de vivre. Se sentir vivant c’est du délire et c’est si bon d’être délirant comme ça.

Tomber souvent, se relever plus souvent encore 

Dans ma vie, je suis tombé souvent. Je me suis relevé bien plus souvent. J’ai croulé sous des pans de moi. Je me suis cru enseveli sous de nombreuses avalanches et j’ai appris à m’en extraire pour continuer sur ma route glissante qui stable puis encore glissante.

Dans ma vie, j’ai connu le refus d’obstacle face à des arrêtes rocheuses et le coup de pied à l’intérieur qui, on ne sait ni pourquoi ni comment, nous fait faire ce petit pas qui nous manquait et on escalade toute l’arrête parce qu’il ne peut en être autrement. Ça dit « oui » à l’intérieur, on se dit dans la tête « j’irai au bout » et le cœur « boum boum » dit « oui » à la vie.

Vous aussi, vous avez marché au bord des crevasses, sur vos arrêtes gelées, souvent dans le brouillard et vous avez gravi des sommets, vous en souvenez-vous ?

D’équilibre en déséquilibre, j’ai découvert un peu de ma courte vie :  je tombe, je meurs, je me relève, j’apprends, je déborde de joie, de tristesse, de colère parfois et je me calme, je repars : j’ai appris que je suis VIVANT et cette conscience de ressentir la vie en moi et moi en vie m’est inestimable.

Ce matin-là, en Suisse, sur le sommet du Weissmies, je m’en fou d’être fou car vivre est une folie en soi ; vivre est une fin en soi et c’est le seul objectif qui vaille d’être vécu.  

Un psy m'a demandé un jour : "c'est quoi votre but dans la vie", j'ai répondu : "vivre"; mon but dans la vie, c'est vivre.

Flashback, 2 ans avant : Hôpital de Rambouillet, 4 heures du matin, inconscient, monitoré : des bips et des bips, « sous surveillance », deux ans exactement avant le Weissmies, quelques heures après avoir été réanimé, après la lumière blanche de la « presque-mort, je me réveille : où suis-je ? 

Faire confiance, se faire confiance, se laisser accompagner

A l’approche du glacier, après les premiers passages neigeux, j’ai eu envie de reculer. J'ai ressenti comme un besoin d'un éclair de lucidité. J'ai entendu la petite voix dire "reviens à la raison" ! La raison c’est qu’il m’était trop tard pour faire demi-tour.   J’ai pris conscience que je ne pouvais pas m’enfuir, pas seul. J’avais besoin du guide et/ou de mon ami, je ne savais ni reculer ni avancer tout seul, j’avais besoin d’un « coach » ….

Moi qui accompagne depuis plus de 7 ans au quotidien les autres vers leurs sommets, j’ai ressenti à nouveau ce besoin d’être accompagné et soutenu par un autre plus expérimenté, je l’ai accepté, je m’en suis réjoui et je l’ai accepté.

Après tant de sommets intérieurs escaladés, de crevasses dégringolées, enfin, je sentais l’edelweiss de me faire confiance et de faire confiance en l’autre crever la pierre, percer la neige et dépasser la montagne. Un sentiment de joie m’envahissait.

J’avais peur aussi mais je ressentais de la joie. Je suivais les pas du guide et je grimpais de mes quatre membres les rochers. Je voyais les voies qui étaient invisibles avant à mes yeux. Je cherchais les prises, je me perdais et je me retrouvais pour me perdre à nouveau. Le guide disait « suis mes pas », mais il n’y avait pas de traces de pas dans la roche, rien ne marque sur la roche nue … mon casque buttait sur les rochers et m’empêchait de regarder vers le haut les pas du guide. Il y avait beaucoup de brouillard et de glace en pluie tout autour de moi. Les cristaux battaient mes yeux … alors, j'ai su que je ne savais pas, je ne voyais pas. J'ai su l'absence de traces. Alors, j'ai su que j'avais le choix de faire confiance à la montagne, au guide, à mon ami qui était derrière et surtout je prenais confiance en moi et je redécouvrais ce que je connaissais déjà de moi :  ma volonté, mes qualités physiques, mon courage aux tripes, mes années de marche et de montagne et ailleurs, la force physique et mentale et surtout la ténacité, le puma en moi …

Passé la crête, c’était le désert de neige et de glace, les falaises glacées et les crevasses et encore le brouillard, les minuscules particules de glace et le vent qui coupent la peau … le guide me regardait, plus inquiet que moi, j’avais l’air perdu, il dit « ça va ? », je dis « oui, c’est juste difficile pour moi parce que c’est nouveau mais je suis à l'aise avec ça », mon ami lui dit « Yann, il a un mental d’acier » merci mon pote de dire ça, ça me touche.

Les coaches, comme les guides s'engagent

A leur niveau, les coaches sont comme les guides haute montagne, ils accompagnent, ils sont là, ils sont engagés à accompagner jusqu'au bout leurs clients.

Le client montre la montagne au sommet de laquelle il veut aller, le guide vérifie le matériel, la face la plus adaptée, la météo. Il s’assure de la capacité physique du client et il s’assure que le client a conscience de la montée comme de la descente bien plus risquée.

Le guide, comme le coach, fixe et maintient le cadre, la sécurité et reste en position haute sur celui-ci. Pour ce faire il a été formé supervisé, évalué maintes fois et tout au long de sa pratique par des pairs plus expérimentés et il a déjà effectué au minimum le parcours sur lequel il accompagne son client. Il a appris à se connaître dans ses lumières comme dans ses ombres. Le coach, comme le guide, doit avoir le geste sûr qu’il travaille et retravaille.

Au client appartiennent les pas, les ressources intérieures, le vécu, l’autonomie dans le cadre. Le client est co-détenteur de la co-responsabilité de la sécurité de la cordée et du parcours.

Quand c’est nécessaire, le coach creuse des marches dans la glace, la neige et la roche pour faciliter l’ascension. Il sait dire au client dans la difficulté : « mets tes pas dans les miens et avance », en lui tendant la main en cas de besoin.

Il est attentif à l’état émotionnel et physique de son client, à son état de conscience, il sait faire des pauses, il sait quand s’arrêter, quand continuer parce qu’il observe sans cesse, en lui et autour de lui et qu’il sait écouter, s'écouter aussi, lire les signes et trouver les voies de cheminement. Il fait confiance tout autant à son sens de l’empirique et de l’objectivité, aux fruits éprouvés de ses expériences diverses ainsi qu’à son intuition, son instinct, ainsi qu'à sa subjectivité.

Le coach sait que son client ira au bout de son sommet et se dira « oui » et que ce sera ce dernier qui sera le vainqueur de lui même.

" En bas, tu n'aurais peut-être pas cru, tandis qu'ici... Ici, on ne peut pas mentir! On ne ment jamais en haute montagne." - Roger Frizon-Roche - Premier de Cordée

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